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	<title>Le Blog de Philippe Elmette</title>
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		<title>Sous les pavés — Chapitre 1</title>
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		<pubDate>Mon, 20 Apr 2009 16:06:42 +0000</pubDate>
		<dc:creator>philippeelmette</dc:creator>
				<category><![CDATA[Romans]]></category>
		<category><![CDATA[Sous les pavés]]></category>

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		<description><![CDATA[Du dehors leur parvenaient les déchirements de l&#8217;orage et les battement de la pluie tambourinant sur la Seine. Mais ils n&#8217;entendaient plus ni l&#8217;un ni l&#8217;autre, giflés par les bourrasques qui traversaient la plaie béante ouverte dans la gueule du déversoir d&#8217;orage. Le Gamin ironisait intérieurement sur ce qu&#8217;avait déclaré son collègue lorsqu&#8217;ils s&#8217;étaient jetés [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=philippeelmette.wordpress.com&amp;blog=7431934&amp;post=3&amp;subd=philippeelmette&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Du dehors leur parvenaient les déchirements de l&#8217;orage et les battement de la pluie tambourinant sur la Seine. Mais ils n&#8217;entendaient plus ni l&#8217;un ni l&#8217;autre, giflés par les bourrasques qui traversaient la plaie béante ouverte dans la gueule du <em>déversoir d&#8217;orage</em>.</p>
<p>Le Gamin ironisait intérieurement sur ce qu&#8217;avait déclaré son collègue lorsqu&#8217;ils s&#8217;étaient jetés à l&#8217;eau : « On la dégage et on rentre à la maison ». Tu parles ! Ça faisait plus d&#8217;une heure qu&#8217;ils pataugeaient dans la fosse en béton creusée dans le sol, se frôlant des coudes, de l&#8217;eau glacée jusqu&#8217;à la taille. Et la poutrelle, cette fichue poutrelle entravant la fermeture de la vanne refusait toujours de bouger.</p>
<p>Même le flegme du Tigre avait fini par s&#8217;émousser, sous la pression, ou le froid, ou l&#8217;agacement. Il jetait de méchants coups de reins en arrière, accroché à la seule poignée immergée, maudissant « ceux de Mazas » qui les avaient envoyés ici un soir de réveillon. C&#8217;était toujours les mêmes qui trinquaient, dans la flotte et le froid.</p>
<p>– Faut laisser tomber, supplia le Gamin. On n&#8217;y arrivera pas je te dis. Faut se tirer de là.</p>
<p>– Bouge pas, puisque je te dis qu&#8217;on y est presque !</p>
<p>– Mais l&#8217;eau !</p>
<p>– Quoi l&#8217;eau ? T&#8217;as jamais vu d&#8217;eau, Gamin ? Faudra t&#8217;y faire ! Et t&#8217;inquiète pas, elle va redescendre. Allez, tire ! Crois-moi, elle finit toujours par descendre.</p>
<p>Mais le Gamin, il lui fallait plus que les certitudes du Tigre pour se rassurer. Dans l&#8217;état d&#8217;épuisement où il se trouvait, il lui était impossible de faire confiance à quiconque, encore moins à ce type qui avait l&#8217;âge d&#8217;être son père. Un bonhomme qui avait passé toute sa vie à nettoyer la merde des autres. Lui, il s&#8217;était promis de ne pas finir comme ça. Un jour, il ferait un vrai métier, un métier digne.</p>
<p>Pour l&#8217;heure, il n&#8217;avait plus de jambes, plus de reins, les onglées lui écrasaient le bout des doigts entre deux enclumes, ses phalanges s&#8217;étaient figées comme des blocs de glaçons autour de la poignée métallique sur laquelle lui et le Tigre s&#8217;acharnaient en vain depuis une heure.</p>
<p>Il ne pensait qu&#8217;à une chose : les chances qu&#8217;ils avaient d&#8217;y rester ; de rester pris au piège d&#8217;une usine en plein Paris, un soir de Réveillon. Il y avait là quelque chose d&#8217;irréel. Pourtant, c&#8217;est ce qui leur pendait au nez, il en était certain, et l&#8217;autre semblait ne se douter de rien.</p>
<p>Le Gamin ne voyait aucune raison pour que le niveau baisse. La Seine continuait d&#8217;enfler et de pénétrer dans l&#8217;usine par l&#8217;entrebaillement de la vanne bloquée. Ils avaient de l&#8217;eau jusqu&#8217;aux cuisses en arrivant, elle leur montait maintenant jusque sous la poitrine, à la limite de leur pantalon-bottes en caoutchouc, les « grandes tiges ». Bientôt, le niveau atteindrait le plancher, et ils n&#8217;auraient plus la force de sortir de leur confinement, prisonniers de cet aquarium de béton.<br />
Il se tourna vers la caméra de télésurveillance qui les observait depuis le haut du <em>dégrilleur primaire</em>. Que fichaient-ils à Mazas ? Quelqu&#8217;un veillait-il encore sur eux ? Le Gamin frissonna. Peut-être étaient-ils seuls, seuls…</p>
<p>– Elle a bougé ! s&#8217;exclama le Tigre.</p>
<p>– On a plus le temps…</p>
<p>– Tire, je te dis !</p>
<p>Le Gamin se replaça devant la vanne en soupirant. Il fit mine de s&#8217;accrocher solidement à la poignée, décidé à ne pas gaspiller ses dernières forces pour autre chose que s&#8217;extraire de ce piège à rats.<br />
Pourtant, leur coup de rein synchrone fit pivoter la poutrelle ; elle grinça douloureusement comme grince le bois, entre deux coups de tonnerre.</p>
<p>– Elle a bougé ! cria à son tour le Gamin.</p>
<p>– Tire, bon sang ! beugla l&#8217;autre. Tire !</p>
<p>Le Tigre savait qu&#8217;ils étaient à deux doigts de réussir. Il le fallait, car il n&#8217;en pouvait plus, même s&#8217;il s&#8217;était efforcé de n&#8217;en rien montrer. Il avait mis un point d&#8217;honneur à n&#8217;afficher aucun doute, aucune défaillance, pas devant ce gosse qui débarquait dans ce métier la fleur au fusil, un métier que lui connaissait comme sa poche.</p>
<p>Et puis ce serait ses tout derniers efforts, il ne voulait pas les bâcler. Les tout derniers coups de rein pour ce boulot au service des autres. Pour ce boulot dont il n&#8217;osait s&#8217;entretenir que devant sa femme et ses gosses, qui n&#8217;inspirait que dégoût retenu par devant et moquerie par derrière. Peut-être, mais c&#8217;était un boulot qu&#8217;il avait appris à aimer et qu&#8217;il n&#8217;échangerait aujourd&#8217;hui contre aucun autre.</p>
<p>C&#8217;en serait bientôt fini. Un dernier effort et il serait libéré, une retraite méritée, enfin. Exit les corvées harassantes, humiliantes parfois, un dernier coup de rein et il en aurait terminé.</p>
<p>– Allez ! Un… deux…</p>
<p>La poutrelle ripa d&#8217;un coup. L&#8217;inertie fit basculer les deux hommes sous la flotte gelée. Ils eurent à peine le temps de ressortir la tête en se débattant que la vanne se mit en branle.</p>
<p>– Pousse-toi ! cria le Tigre en tirant le Gamin en arrière.</p>
<p>Avec fracas, l&#8217;imposant vanne-secteur se ferma dans un grincement qui couvrit le tumulte de l&#8217;orage à l&#8217;extérieur.</p>
<p>Ils restèrent quelques secondes dans leur bain glacé, sonnés, la tête lourde de froid. Le tonnerre et la pluie s&#8217;étaient changés en un bruit sourd, confus, irréel. Le Gamin aurait voulu frapper le plat de la main du Tigre, à la façon des joueurs de basket ou des « bad guys » de sa cité, tant il exultait, mais il savait que ce vieux était d&#8217;une autre époque, d&#8217;une époque où les Mickael Jordan, les tim Duncan, les Shaquille O&#8217;Neal n&#8217;existaient pas. Qu&#8217;il était d&#8217;une génération qui dissimulait ses émotions derrière un masque de stoïcisme. À peine son collègue lâcha-t-il un sourire lorsque, dans un ultime effort, ils eurent jeté la poutrelle sur la chape en béton du plancher.</p>
<p>– Fini pour cette nuit !</p>
<p>Ça voulait dire qu&#8217;ils pouvaient sortir de là. Ça voulait dire qu&#8217;ils s&#8217;en étaient tirés indemnes. Joyeux Noël. Le Gamin en aurait presque pleuré.</p>
<p>C&#8217;est alors qu&#8217;un bruit rauque se fit entendre, juste derrière eux.</p>
<p>– C&#8217;était quoi, ça ? interrogea le Gamin.</p>
<p>Le Tigre savait ce que c&#8217;était : le grondement d&#8217;un moteur ; d&#8217;un moteur de pompe.</p>
<p>– Sors de là, hurla-t-il. Sors de là tout de suite !</p>
<p>Ils n&#8217;eurent que le temps d&#8217;appliquer leurs mains sur le plancher qui leur arrivait à la poitrine. L&#8217;eau jaillit du <em>dalot de refoulement</em> débouchant dans la fosse où ils se trouvaient. Le courant puissant les propulsa en arrière. Leur cri fut aussitôt englouti par le remous qui les tourna et les retourna comme du linge sale dans une machine à laver. Une machine à broyer.</p>
<p>Ils se heurtèrent aux parois exigües, se cognèrent contre les bras de la vanne, contre le vérin hydraulique qui l&#8217;actionnait, tandis que l&#8217;eau refluait déjà sur le plancher.</p>
<p>Ça dura quelques minutes, tout au plus quatre ou cinq, puis les pompes se turent en soupirant et le dalot de refoulement cessa de cracher ses effluents. Le calme s&#8217;installa. Même l&#8217;orage, à l&#8217;extérieur, semblait connaitre une accalmie.</p>
<p>Du plafond, l&#8217;œil morne de la caméra de télésurveillance se mit à pivoter doucement, balayant le sol de l&#8217;usine inondée d&#8217;une bonne coudée d&#8217;eau trouble où surnageaient les Matières En Suspension.</p>
<p>Puis elle se figea. Elle déplaça la lentille de son zoom à l&#8217;intérieur de l&#8217;œil de son objectif, en direction de l&#8217;entrée de l&#8217;usine.</p>
<p>Là, au milieu du liquide corrompu, les deux égoutiers flottaient, sur le ventre, les bras en croix, couverts de dépôts suspects, se déplaçant encore légèrement au gré de l&#8217;onde qui finissait de s&#8217;amortir.</p>
<p>…/…</p>
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